Un rond ne rentre pas dans un carré

Rencontre avec Gaëlle Gervier (enseignante, formatrice et consultante chez Skillfools) qui accompagne les directions et les collectifs de travail dans leurs projets de changement organisationnels et managériaux . On a parlé soft skills, comportement humain au travail et bienveillance…

Portrait Matthieu Bruckert Open innovateur responsable, Associé MARKETING Fool

Matthieu (Skillfools): Pourquoi les écoles de management et les entreprises font-elles appel à toi pour enseigner les soft skills ?

Gaëlle : 20 ans après la vague des compétences, l’heure est aux soft skills largement prônées sur le marché du travail. En cette année 2021, on retrouve en tête : la confiance, l’autonomie, la coopération, l’adaptabilité et la communication.

M : Mais déjà, que sont les soft skills ? As-tu une définition à nous proposer ?
G : Communément c’est la maîtrise des compétences humaines et comportementales recherchées dans le monde du travail. Par exemple, la bienveillance qui devient la pierre angulaire dans le dialogue de nos organisations. Ce qui nous amène à nous interroger sur cette injonction comportementale…

M : Pour moi, l’acquisition de ces compétences humaines est de la responsabilité de l’éducation, des parents, de la famille, de la société, pas de l’entreprise, non ?
G : Si, car nous passons 8 heures par jour dans nos entreprises avec ce sentiment qu’elles recherchent toutes les mêmes soft skills quelle que soit leur culture. Or, nous ne nous développons pas toutes les mêmes et arrivons avec des bagages différents dans le monde du travail. En effet, les entreprises veulent que tous les salariés soient autonomes, adaptables, coopératifs, etc…

Car paradoxalement, l’organisation a besoin pour sa survie de s’entourer de ronds, de carrés, de rectangles, de parallélépipèdes, de triangles, d’hexagones pour faire émerger sa force créatrice par des effets de synergies.

M : Elles veulent toutes des carrés !

G : Oui mais qu’en est-il si je suis un rond ? Car paradoxalement, l’organisation a besoin pour sa survie de s’entourer de ronds, de carrés, de rectangles, de parallélépipèdes, de triangles, d’hexagones pour faire émerger sa force créatrice par des effets de synergies. C’est pourquoi émerge dans la silicone valley, la notion émergeante de mad skills ou compétence « folles » en français.

M : Moi je suis en plus d’une génération à laquelle on a appris à séparer les différentes sphères sociales. À ne pas avoir la même attitude en privé et au travail.
G : Aujourd’hui l’idée c’est justement de ne pas cloisonner ces sphères, comme nous l’avons tant appris. Car cela à un coût sur la construction de son identité et cela peut à terme engendrer une perte de repère plus ou moins grave. J’ai envie de parler plutôt d’authenticité ou l’être se révèle tel qu’il est aussi bien au sein de sa famille, de son couple, de son travail, de ses amis.

M : Est-ce la responsabilité des managers uniquement ?
G : Non, pas seulement, tout le monde est impliqué, il s’agit d’une question sociétale. Il s’agit d’une relation à soi et à l’autre qui vient de l’intelligence collective, relationnelle ou émotionnelle. Cette intelligence est construite et peut donc naturellement évoluer tout au long de sa vie.

M : C’est-à-dire ?
G : Par exemple, un élève de Master pourtant assidu et participatif n’est pas venu à l’évaluation finale qui consistait à lire ce qu’il avait écrit sur un thème de son choix parmi une large bibliographie appréhendant les relations interpersonnelles (neurosciences, cnv, philosophie, sociologie…) puis d’organiser une discussion finale avec le reste de la classe. Inquiète, je lui envoie un mail lui demandant les raisons de son absence. D’inquiète je suis passée à perplexe face à sa réponse m’indiquant qu’il n’était pas venu car il se jugeait « nul » à l’écrit… Peur du jugement, peur de se dévoiler, peur de ses propres ressenti ?
De plus, on a tellement l’habitude d’intellectualiser et de moins ressentir ce que l’on apprend que l’on ne se l’approprie pas dans notre corps et dans nos habitudes de fonctionner, de réagir. En tout cas, je me suis dis que j’avais loupé quelque chose dans l’apprentissage de ce cours notamment sur la confiance en soi et dans le collectif pour l’aider face à cette vulnérabilité.

M : Est-ce la faute des réseaux sociaux ?
G : Non pas totalement, se montrer vulnérable face à l’autre est un exercice difficile et peu encouragé dans notre société. Ce n’est pas nouveau, et peut bien sûr être accentué par les réseaux sociaux. C’est le « Je – Cela » qui gagne au détriment de la rencontre entre le « Je -Tu » telle que l’exprime le philosophe Martin Buber.
M : Houlà… Qu’est-ce que c’est le « Je – Cela » et le « Je – Tu » ? Je n’ai pas lu Justin Bieber…
G : (Rires) Martin Buber! En d’autres termes, notre civilisation est de plus en plus tournée vers un dialogue où nous nous rencontrons mais nous ne nous connaissons pas dans nos êtres respectifs. Or bien que nous nous vantions d’être dans une société de communication, l’individu n’a jamais été aussi seul face à sa pensée et sa compréhension de l’autre.
Un autre facteur qu’Edgar Morin explique dans son manifeste pour changer l’éducation c’est qu’elle ne nous a pas enseigné à vivre. Plus explicitement et pour le citer : « Vivre est une aventure qui comporte en elle-même des incertitudes toujours renouvelées » et « nous confronte sans cesse à autrui […] Et nous avons dans nos rencontres et nos relations besoin de comprendre autrui et d’être compris par autrui. Vivre c’est avoir sans cesse besoin de comprendre et d’être compris. »*

Pour aller plus loin, et je ne sais pas si Edgar Morin fait référence au philosophe Martin Buber en évoquant cela, mais c’est dans une interview au Figaro avec Cynthia Fleury qu’il évoque que le « Je » a besoin du « Nous » et que notre civilisation tend désormais vers le dessèchement et le rétrécissement du fait de la perte du «Nous » : « Le « Je » sans le «Nous » c’est de l’égoïsme, et le « Nous » sans le « Je » c’est
l’obéissance aveugle ».

M: Quel serait le mot de la fin ?
G : Pour conclure brièvement, on ne peut que constater l’explosion du nombre d’ouvrages sur le développement personnel avec cette injonction au bonheur par la pensée positive.
C’est comme recevoir un courrier de son organisation indiquant qu’elle peut prendre en charge nos ressentis « négatifs » via une ligne d’écoute externalisée avec comme goodies une gomme jaune smiley, c’est du vécu !

*NDLR : Edgar Morin, 2014, p.21